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Les 5 étapes du deuil selon Kübler-Ross

Déni. Colère. Marchandage. Dépression. Acceptation. Ces cinq mots ont traversé les décennies avec une facilité déconcertante. On les retrouve dans les manuels scolaires, dans les séries télévisées, dans les conversations de comptoir, dans les discours de soutien aux personnes en deuil. Le modèle d'Elisabeth Kübler-Ross est sans doute la théorie psychologique la plus connue du grand public. Elle est bien plus citée que Freud dans les conversations ordinaires, bien plus utilisée que n'importe quel autre cadre thérapeutique dans la culture populaire mondiale.

Et pourtant. Pourtant, il y a un problème fondamental avec ce modèle que la plupart des gens ignorent : il ne décrit pas, à l'origine, le deuil d'un proche. Et la recherche scientifique des quarante dernières années montre qu'il ne correspond qu'à une infime minorité des trajectoires réellement suivies par les personnes endeuillées.

Alors, que reste-t-il de Kübler-Ross en 2025 ? Quelles erreurs d'interprétation ont transformé un travail pionnier en un mythe normatif potentiellement nuisible ? Et surtout, quels modèles plus récents permettent de mieux comprendre et mieux accompagner  celles et ceux qui traversent la perte ?

L'origine réelle du modèle : un malentendu historique

Pour comprendre pourquoi le modèle Kübler-Ross a été autant surutilisé et mal appliqué, il faut commencer par là où tout a commencé : en 1969, dans un livre intitulé On Death and Dying, traduit en français sous le titre Les derniers instants de la vie.

Elisabeth Kübler-Ross était une psychiatre suisso-américaine travaillant dans des hôpitaux américains. Horrifiée par l'indifférence du personnel médical envers les patients en phase terminale traités comme des cas médicaux à gérer, rarement comme des êtres humains à accompagner dans leur fin de vie, elle décide de passer des années à écouter ces patients. Plus de 200 entretiens, approfondis, attentifs, menés avec une humanité remarquable. De ces conversations, elle tire un portrait des émotions que traversent les personnes qui savent qu'elles vont mourir. Déni, colère, marchandage, dépression, acceptation.

Le malentendu est là, et il est colossal : Kübler-Ross décrivait le vécu des mourants, pas des endeuillés. Elle étudiait ce que ressent une personne quand elle apprend sa propre mort imminente non pas ce que ressent une famille quand elle perd un être aimé. Dans son livre, elle mentionne en passant que les proches traversent "des stades d'ajustement différents mais similaires", mais elle ne développe jamais cette idée, et ses cinq étapes ne sont à aucun moment présentées comme un modèle du deuil des survivants.

C'est la culture populaire, les manuels de psychologie grand public et des décennies de simplification médiatique qui ont opéré ce glissement, transformant un travail clinique spécifique et nuancé en un schéma universel censé s'appliquer à toutes les formes de deuil, pour tous les individus, dans tous les contextes culturels. Kübler-Ross elle-même, quelques mois avant sa mort en 2004, a reconnu avec David Kessler dans leur ouvrage commun On Grief and Grieving que les cinq étapes "ne sont pas des arrêts linéaires sur une ligne du temps, qu'elles ne seront pas vécues par tous, et que leur ordre peut changer." Une mise au point tardive, mais décisive.

"Les cinq étapes du deuil sont des outils pour nous aider à identifier et à nommer ce que nous ressentons. Mais ce ne sont pas des arrêts sur une ligne du temps. Pas davantage une liste à cocher. Chacun les vit à sa façon, et certains ne les vivent pas du tout." — Elisabeth Kübler-Ross &amp; David Kessler, On Grief and Grieving, 2005<br><br>

Ce que la recherche dit vraiment : un modèle qui ne tient pas

Depuis les années 1980, de nombreuses études ont tenté de valider empiriquement le modèle Kübler-Ross appliqué au deuil des survivants. Les résultats sont, pour l'essentiel, défavorables.

Une étude de 1981 portant sur 193 individus devenus veufs a conclu que "le stress du veuvage persiste plusieurs années après la mort du conjoint" et que ses résultats "ne confirment pas l'existence de phases d'adaptation distinctes." En 2002, le psychologue George Bonanno, de l'Université Columbia, publie dans la revue de l'APA une étude longitudinale sur 205 individus suivis avant et après la perte de leur conjoint. Ses résultats sont frappants : seulement 11 % des participants ont suivi une trajectoire de deuil qui pourrait ressembler au modèle Kübler-Ross. Les autres ont emprunté des chemins radicalement différents. Certains ont montré une résilience immédiate et durable, d'autres une détresse chronique persistante, d'autres encore une amélioration progressive. Bonanno identifie ainsi au moins quatre trajectoires distinctes de deuil : la résilience, le deuil chronique, le deuil différé, et le rétablissement progressif des profils qui n'ont rien à voir avec un modèle linéaire en cinq étapes.

En 2017, trois chercheurs ont adressé une mise en garde formelle aux professionnels de santé dans une publication académique : le modèle en cinq phases, qui se voulait purement descriptif, est devenu à tort prescriptif. C'est-à-dire qu'on l'utilise désormais comme une norme, un standard auquel les personnes endeuillées sont censées se conformer. Or selon les chercheurs, le modèle Kübler-Ross ne correspond à la réalité que de 2 à 3 % des trajectoires réellement observées. Le reste des personnes en deuil vit quelque chose de bien différent, de bien plus complexe, de bien plus singulier. Et leur faire croire qu'ils traversent les "mauvaises" étapes, qu'ils n'avancent pas comme ils le devraient, ou qu'ils devraient être à l'acceptation alors qu'ils sont encore dans la colère, peut leur faire du tort.

L'Agence Science-Presse du Québec, dans une analyse rigoureuse publiée sur le site du Scientifique en chef du gouvernement québécois, résume la situation sans ambiguïté : les cinq étapes du deuil sont un modèle non validé, né d'une série d'études de cas sans prétention scientifique formelle, et dont l'application aux personnes endeuillées n'a jamais reposé sur des données probantes.

Quatre problèmes fondamentaux que la recherche a identifiés

Les chercheurs contemporains, notamment dans l'ouvrage collectif Quand le deuil se complique, publié aux Presses de l'Université du Québec, ont formalisé les lacunes du modèle Kübler-Ross en quatre points essentiels qu'il est utile de connaître pour tout professionnel de l'accompagnement.

Premièrement, le modèle ne correspond pas à la grande majorité des trajectoires réellement suivies par les endeuillés. Il ne décrit qu'une minorité infime d'expériences, et les généraliser à l'ensemble des personnes en deuil est une erreur de catégorie. Deuxièmement, il n'explique pas la diversité des processus de deuil, qui varient considérablement selon la nature de la perte, les circonstances du décès, la relation avec le défunt, la culture, la spiritualité et l'histoire personnelle de l'endeuillé. Troisièmement, et c'est peut-être le problème le plus grave, il prescrit une "bonne façon" de vivre le deuil, créant une norme implicite selon laquelle il serait anormal de ne pas passer par tel ou tel état. Des personnes résilientes, qui ne traversent pas de détresse intense après une perte, ont ainsi été amenées à se demander si quelque chose n'allait pas chez elles. Des personnes dévastées des années après la perte ont été jugées "bloquées" dans leur deuil. Quatrièmement, le modèle ne permet pas de distinguer un deuil dit normal d'un deuil compliqué ou pathologique nécessitant une attention clinique, une limite considérable pour les professionnels de santé et du funéraire.

Le Modèle du Double Processus : l'oscillation plutôt que les étapes

Si le modèle Kübler-Ross mérite d'être dépassé, par quoi le remplacer ? Parmi les cadres théoriques contemporains les plus solides et les plus utiles pour les professionnels, le Modèle du Double Processus (Dual Process Model of Coping with Bereavement) développé par les chercheurs néerlandais Margaret Stroebe et Henk Schut, publié en 1999 et approfondi en 2010, fait aujourd'hui consensus dans la communauté internationale de la psychologie du deuil.

Son intuition centrale est aussi simple que révolutionnaire : le deuil ne progresse pas de manière linéaire d'une étape à l'autre. Il oscille. Les personnes endeuillées naviguent constamment entre deux pôles complémentaires et nécessaires.

Le premier pôle est dit orienté vers la perte (loss-oriented) : il correspond aux moments où l'endeuillé se tourne vers la perte elle-même comme pleurer le défunt, ressentir son absence, retraverser les souvenirs, travailler émotionnellement sur la relation perdue. C'est le pôle de la douleur, du manque, de la présence persistante de l'être disparu dans les pensées et les émotions.

Le second pôle est dit orienté vers la restauration (restoration-oriented) : il correspond aux moments où l'endeuillé se tourne vers l'avenir afin de réorganiser sa vie pratique, construire une nouvelle identité sans le défunt, s'occuper, projeter, reprendre des activités. C'est le pôle de l'adaptation, de la reconstruction, de la vie qui continue malgré tout.

Ce qui est décisif dans le modèle de Stroebe et Schut, c'est que ces deux orientations sont non seulement normales, mais nécessaires toutes les deux. Un deuil sain n'est pas un deuil où l'on reste en permanence dans la douleur. Mais ce n'est pas non plus un deuil où l'on "passe à autre chose" sans jamais se retourner. C'est un deuil où l'on oscille librement entre les deux, où l'on peut pleurer le soir et rire le lendemain, où l'on peut être dévasté en entendant une chanson et serein en planifiant un voyage. Cette alternance n'est pas de l'incohérence. C'est de la guérison.

Avec le temps, les oscillations ne disparaissent pas, elles changent de nature. Elles deviennent moins soudaines, moins envahissantes, moins déstabilisantes. L'espace restaurateur s'élargit progressivement, sans jamais effacer complètement l'espace de la perte. Guérir du deuil ne signifie pas oublier. Cela signifie trouver une façon de porter la perte qui permette de vivre pleinement.

Les autres modèles contemporains qui enrichissent la compréhension du deuil

Le modèle de Stroebe et Schut n'est pas le seul apport de la recherche contemporaine. Plusieurs autres cadres théoriques méritent d'être connus, notamment par les professionnels du funéraire qui accompagnent des familles aux profils très variés.

Le psychologue J. William Worden a proposé dès les années 1980 un modèle fondé non plus sur des "étapes" passives mais sur des tâches actives du deuil (tasks of mourning), quatre processus que l'endeuillé accomplit progressivement : accepter la réalité de la perte, traverser la douleur du deuil, s'adapter à un monde sans le défunt, et trouver un moyen de maintenir un lien durable avec le disparu tout en continuant à vivre. Ce dernier point est particulièrement important : Worden, contrairement aux théories qui demandaient de "couper les liens", reconnaît déjà en 1982 la valeur du lien continu avec le défunt.

C'est précisément ce que développeront Klass, Silverman et Nickman en 1996 avec leur théorie du lien continu (Continuing Bonds Theory), aujourd'hui l'un des paradigmes dominants de la psychologie du deuil. Leur thèse : la relation avec un être aimé ne s'arrête pas à sa mort. Elle se transforme. Maintenir un lien symbolique et affectif avec le défunt, à travers des rituels, des objets, des œuvres, des conversations intérieures, ne sont pas des signes de deuil pathologique ou de refus d'accepter la mort. C'est une forme saine et naturelle de deuil, documentée dans toutes les cultures humaines.

Robert Neimeyer, psychologue américain et figure majeure de la recherche contemporaine sur le deuil, a quant à lui développé le concept de reconstruction du sens (meaning reconstruction) : après une perte significative, l'endeuillé doit reconstruire son monde de sens, son récit de vie, son identité, sa vision de l'avenir dans lequel l'absence du défunt a une place. Ce processus narratif, qui peut passer par l'écriture, la parole, la création artistique ou la musique, est au cœur de ce que la thérapie narrative et les approches contemporaines du deuil proposent.

Enfin, David Kessler qui avait co-écrit avec Kübler-Ross elle-même On Grief and Grieving en 2005, a proposé en 2019 une sixième étape : la recherche de sens (finding meaning). Après l'acceptation, il y a la transformation : trouver un sens à la perte, un héritage à perpétuer, une manière de donner à la douleur une signification qui dépasse la souffrance. Cette sixième étape, très proche des travaux de Neimeyer, reconnaît que le deuil peut devenir non seulement une épreuve à traverser, mais une expérience qui transforme et, parfois, approfondit le rapport à la vie.

"On guérit quand on peut se souvenir de ceux qui sont morts avec plus d'amour que de douleur, quand on trouve une façon de créer du sens dans sa propre vie qui honore la leur." — David Kessler, Finding Meaning: The Sixth Stage of Grief, 2019<br>

Et le deuil prolongé ? Quand le deuil nécessite une attention clinique

Aucun modèle du deuil ne serait complet sans aborder la question du deuil prolongé (Prolonged Grief Disorder — PGD), qui a récemment été intégré comme diagnostic officiel dans le DSM-5-TR (le manuel diagnostique américain de référence) et dans la CIM-11 de l'OMS. On parle de deuil prolongé lorsque la détresse intense liée à la perte persiste au-delà de douze mois chez l'adulte (six mois chez l'enfant), avec des symptômes spécifiques comme la présence envahissante et douloureuse du défunt dans les pensées, une nostalgie intense et persistante, une difficulté sévère à s'engager dans la vie quotidienne ou à envisager l'avenir.

Cette reconnaissance clinique est importante à deux titres. D'abord, elle confirme que le deuil "normal", celui qui n'entre pas dans cette catégorie est extrêmement varié et ne devrait jamais être jugé à l'aune d'un modèle normatif comme les cinq étapes. Ensuite, elle permet aux professionnels de la santé et de l'accompagnement d'identifier les situations qui nécessitent une orientation vers un soutien psychologique spécialisé. Pour les professionnels du funéraire, cette conscience clinique est précieuse : reconnaître les signaux d'une souffrance qui dépasse le deuil ordinaire fait partie d'un accompagnement humain de qualité.

Ce que cela change pour les familles et les professionnels du funéraire

Comprendre les limites du modèle Kübler-Ross et la richesse des approches contemporaines du deuil n'est pas un exercice académique. C'est une nécessité pratique pour quiconque accompagne des familles endeuillées.

Pour une famille, savoir que le deuil n'est pas linéaire, qu'il est normal de rire le jour d'un enterrement, de s'effondrer six mois plus tard à l'occasion d'une date anniversaire, de ressentir de la colère bien après l'acceptation supposée, c'est se libérer d'une injonction silencieuse mais puissante. Aucun deuil ne ressemble à un autre. Aucun rythme n'est le bon. Aucune émotion n'est anormale.

Pour un professionnel du funéraire, maître de cérémonie ou conseiller funéraire, cette compréhension nourrit la qualité de l'accompagnement. Elle permet d'accueillir sans jugement la diversité des réactions comme une famille qui rit, celle qui est prostrée, celle qui veut une cérémonie festive, celle qui veut le silence. Elle permet aussi de proposer des outils  comme une chanson personnalisée qui servent simultanément plusieurs dimensions du deuil contemporain : le lien continu avec le défunt, la reconstruction du sens, l'oscillation entre la perte et la restauration, la mémoire vivante portée par la musique.

Car si les cinq étapes de Kübler-Ross nous ont appris quelque chose d'essentiel, malgré tous leurs défauts, c'est que le deuil mérite d'être pris au sérieux car qu'il nécessite un espace, une attention, des outils et une présence humaine à la hauteur de ce qu'il représente. En 2025, la recherche nous permet de faire cela mieux, plus justement, et avec infiniment plus de respect pour la singularité de chaque histoire.

Sources mobilisées dans cet article :

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