La question derrière la question
Quand une famille commence à parler de la chanson qu'elle souhaite pour les obsèques d'un proche, la première question qui surgit n'est presque jamais technique. Ce n'est pas « quel tempo ? » ni « quelle tonalité ? ». C'est quelque chose de plus vaste, de plus intime : comment faire pour que cette chanson ressemble vraiment à lui, vraiment à elle ?
Le style musical est la réponse à cette question. Avant les paroles, avant la voix, avant les arrangements, c'est lui qui crée l'atmosphère, qui dit à l'assemblée dans quel univers elle va entrer. Un gospel, un air de variété française, une pièce orchestrale, une chanson folk acoustique : chacun porte une couleur émotionnelle, une texture sonore, un ensemble d'associations qui vont résonner différemment selon les vies et les mémoires présentes dans la salle.
Chez Ohmage, le choix du style n'est jamais une décision technique prise par le seul compositeur. C'est un acte créatif partagé, qui naît de la conversation avec la famille et de l'écoute de la vie du défunt.
Ce que la science dit sur nos goûts musicaux
Avant d'expliquer comment ce choix se fait en pratique, il est utile de comprendre pourquoi il importe autant. La psychologie musicale l'a documenté avec précision depuis plusieurs décennies. En 2003, les psychologues Jason Rentfrow et Samuel Gosling de l'Université du Texas ont publié dans le Journal of Personality and Social Psychology une étude fondatrice sur les liens entre préférences musicales et personnalité. À partir de données collectées sur plusieurs milliers d'individus, ils ont montré que nos goûts musicaux se structurent en grandes catégories cohérentes, et que chacune corrèle fortement avec des traits de personnalité mesurables : ouverture d'esprit, extraversion, sensibilité émotionnelle, valeurs culturelles.
En d'autres termes, la musique qu'une personne a aimée tout au long de sa vie n'est pas un détail biographique anecdotique. C'est un portrait. Elle dit quelque chose de profond sur qui elle était, comment elle voyait le monde, ce qui la touchait. Utiliser ce portrait comme point de départ pour créer la chanson de son hommage, c'est rendre à sa vie la cohérence et la vérité qu'elle mérite.
Les préférences musicales peuvent être utilisées pour prédire les traits de personnalité, les valeurs culturelles et les émotions d'une personne. — Rentfrow J.A. & Gosling S.D., The Do Re Mi's of Everyday Life: The Structure and Personality Correlates of Music Preferences, Journal of Personality and Social Psychology, 2003.
Les trois sources du choix stylistique
Chez Ohmage, la démarche créative repose sur trois niveaux d'écoute qui se complètent et se croisent pour faire émerger le style juste.
Le premier niveau est la vie musicale du défunt. Ce que l'équipe cherche à reconstituer, c'est un paysage sonore : la musique qui passait dans sa voiture, celle qu'il mettait le dimanche matin, celle qu'elle a chantée à ses enfants, celle qui accompagnait les grandes occasions. Les familles ont souvent ces souvenirs en elles, mais il faut les questions pour les faire remonter. Un père qui écoutait Brel en cuisine et Beethoven en conduisant. Une grand-mère qui chantait des cantiques et aimait Céline Dion. Un jeune homme pour qui la musique était rock et intimiste, acoustique et brute. Ces détails ne sont pas accessoires : ils sont la matière première du style.
Le deuxième niveau est l'intention de la famille. Quelle atmosphère souhaitent-ils créer lors de la cérémonie ? Veulent-ils que les gens pleurent ou qu'ils sourient ? Que la salle soit recueillie en silence ou qu'elle soit traversée d'une émotion collective ? Veulent-ils une chanson qui parle à tous, ou une chanson qui parle surtout à eux ? Ces questions n'ont pas de bonne réponse. Elles ont une réponse juste pour chaque famille, et c'est elle qui oriente le style.
Le troisième niveau est le contexte de la cérémonie. Une cérémonie laïque dans un funérarium, une célébration religieuse à l'église, une réunion intime dans un salon : ces espaces n'appellent pas la même musique. La sonorité de la pièce, le nombre de personnes présentes, la nature du lieu influencent l'acoustique et l'impact du style choisi.
Les grandes familles stylistiques et ce qu'elles portent
L'expérience des productions Ohmage, à travers plus de soixante-dix chansons créées, a permis d'identifier les grandes familles stylistiques qui reviennent et ce qu'elles accomplissent émotionnellement.
La variété française acoustique est l'une des plus demandées. Elle porte la tradition de la chanson à texte, ce fil qui relie Brel, Brassens, Barbara et Goldman. Son registre est intime, ses mots sont au premier plan, sa mélodie est accessible. Elle convient aux personnes pour qui la langue, les mots, le récit, étaient au cœur de leur rapport à la musique. Elle touche les familles qui veulent entendre une histoire clairement racontée, qui veulent que les paroles soient comprises par tous dans la salle.
Le gospel est une autre demande fréquente, y compris dans des contextes laïques. Son origine est profondément spirituelle, née dans les communautés afro-américaines des États-Unis, mais sa force émotionnelle dépasse largement les frontières religieuses. Ce qui fait la puissance du gospel dans une cérémonie de deuil, c'est sa capacité à transformer le chagrin en quelque chose de collectif, d'ascendant, presque de physique. Comme le souligne Gospel-Event, spécialiste des cérémonies musicales en France, le gospel « apaise les émotions, porte les gens dans ces moments si délicats » et « traduit toute la peine ressentie tout en focalisant sur la beauté et l'espoir ». Une chanson de deuil dans un style gospel enveloppe l'assemblée dans une vibration partagée, et l'invite à vivre le deuil ensemble plutôt que chacun dans son coin.
Le néo-classique et le piano solo constituent une troisième famille très présente. Inspirée de compositeurs comme Ludovico Einaudi ou Max Richter, cette musique est à la fois contemporaine et intemporelle. Elle n'a pas les connotations religieuses du classique traditionnel, et elle parle à des générations pour qui la musique instrumentale occupe une place identitaire forte. Une chanson dans ce style, avec voix portée sur un arrangement de cordes ou de piano, crée un espace de recueillement profond, dans lequel les paroles prennent une résonance presque sacrée.
La pop acoustique et le folk offrent un registre différent : chaleureux, proche, humain. Ce style convient aux personnes jeunes ou jeunes de cœur, à ceux pour qui la musique était synonyme de légèreté, d'amour, de vie quotidienne partagée. Il permet à la cérémonie de ne pas être uniquement dans la douleur, mais aussi dans la célébration de ce qui a été vécu. La guitare acoustique, une voix douce, une mélodie simple et mémorable : une chanson folk peut faire pleurer et sourire en même temps, ce que peu d'autres formes musicales permettent aussi naturellement.
Enfin, l'orchestral et le symphonique conviennent aux personnalités pour lesquelles la grandeur, l'amplitude, la solennité étaient des valeurs. Un homme qui a traversé une vie large, une femme dont le parcours demande à être honoré avec envergure. Ces productions exigent davantage de ressources musicales, mais elles créent une expérience sonore qui dépasse largement le simple accompagnement et s'impose comme un hommage à la mesure de ce que la vie a été.
Ce que le style dit que les paroles seules ne peuvent pas dire
Il y a dans le choix du style quelque chose qui va au-delà de l'adéquation biographique. Le style musical crée une expérience sensorielle avant même que les mots soient entendus. Il prépare le corps, pas seulement l'esprit. Il crée des attentes, active des mémoires associées, pose un espace émotionnel dans lequel les paroles vont ensuite résonner avec toute leur force.
Que ce soit de la musique classique, du jazz, du gospel ou de la chanson de variété, chacun de nos proches défunts peut être défini par une ou plusieurs musiques en lien avec son caractère, sa personnalité, ou tout simplement ses goûts. Ces musiques constituent des hommages à la vie. — ELICCI, Le pouvoir de la musique lors des obsèques et du deuil.<br>
C'est cette complémentarité entre style, mélodie et paroles qui fait la singularité d'une chanson personnalisée. Les paroles racontent la vie. Le style en dit la couleur. Ensemble, ils créent quelque chose d'irremplaçable : non pas une belle chanson sur le deuil en général, mais la chanson exacte de cette vie-là.
La démarche créative concrète chez Ohmage
En pratique, le choix du style se fait lors du brief créatif, cette conversation initiale entre l'équipe Ohmage et la famille. Des questions ouvertes permettent de reconstituer le paysage sonore du défunt et de cerner l'intention de la famille. Des extraits musicaux peuvent être partagés pour confirmer ou affiner les intuitions. Le compositeur propose ensuite un style en justifiant ses choix, et la famille valide ou oriente. Il n'y a pas de catalogue, pas de template : chaque style est choisi pour une seule chanson, destinée à une seule vie.
C'est ce processus, aussi humain que musical, qui fait que chaque production Ohmage est différente des autres. Et c'est ce qui fait que, quand la famille entend la chanson pour la première fois, ce qu'elle dit le plus souvent n'est pas « c'est beau ». C'est : « c'est vraiment lui. »
Sources mobilisées dans cet article :
Rentfrow J.A. & Gosling S.D., The Do Re Mi's of Everyday Life: The Structure and Personality Correlates of Music Preferences, Journal of Personality and Social Psychology, 2003. Lire sur APA | PubMed
ELICCI, Le pouvoir de la musique lors des obsèques et du deuil. Lire l'article
Gospel-Event, Obsèques et Funérailles accompagnées par des chants gospel. Lire l'article
Psycho-quoi, La musique comme expression de l'identité, citant Rentfrow & Gosling 2003 et 2007. Lire l'article
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